Rhabdomyolyse d’effort : les signes à reconnaître chez le coureur
En bref
- La rhabdomyolyse d’effort, parfois appelée « mort musculaire », est une destruction des fibres musculaires après un exercice intense, qui libère dans le sang la créatine kinase (CK ou CPK), la myoglobine et le potassium.
- Les signes d’alerte sont des douleurs musculaires disproportionnées, une faiblesse marquée, un muscle gonflé et des urines foncées (couleur thé ou porto).
- Les complications graves sont l’insuffisance rénale aiguë, l’hyperkaliémie (troubles du rythme cardiaque) et le syndrome des loges.
- Le diagnostic repose sur une prise de sang (dosage des CK) ; devant ces signes après un effort, il faut aller aux urgences.
- Les principaux facteurs de risque sont un effort inhabituel (premier marathon, reprise, CrossFit), l’excentrique, la chaleur, la déshydratation, le jeûne et la prise d’AINS.
- Il n’existe pas de revue Cochrane sur la rhabdomyolyse d’effort ; la revue systématique de Bäcker et al. (2023, 772 patients) retrouve la course à pied dans 54 % des cas.
Des douleurs musculaires hors de proportion, des jambes qui ne répondent plus, des urines couleur thé après un marathon ou une séance de CrossFit : la rhabdomyolyse d’effort est rare, mais elle peut être grave. Elle touche souvent des sportifs jeunes et en bonne santé, lors d’un effort inhabituel. Voici comment la reconnaître, ce qu’en dit la littérature scientifique et ce que le kiné peut faire pour la prévenir.
Qu’est-ce que la rhabdomyolyse d’effort ?
La rhabdomyolyse est une destruction des fibres musculaires striées squelettiques, ce que l’on appelle couramment une mort musculaire (la nécrose des cellules du muscle). En se rompant, les cellules libèrent leur contenu dans le sang : créatine kinase (CK ou CPK), myoglobine, potassium, phosphore. On parle de rhabdomyolyse d’effort quand elle survient après un exercice intense, chez une personne par ailleurs en bonne santé.
Il faut distinguer deux situations très différentes. Une élévation modérée des CK après un marathon ou une séance excentrique est banale et sans conséquence : le muscle a été sollicité, il récupère. La rhabdomyolyse sévère, elle, traduit une véritable faillite énergétique du muscle. Les complications redoutées sont l’insuffisance rénale aiguë (la myoglobine est toxique pour les tubules rénaux), l’hyperkaliémie (risque de troubles du rythme cardiaque) et le syndrome des loges (Bosch et al., New England Journal of Medicine, 2009).
Le sujet revient régulièrement dans l’actualité. En novembre 2026, Rachel Apa, 24 ans, est décédée après s’être effondrée près du mile 24 du marathon de New York, son premier marathon. Selon son père, les médecins ont évoqué une rhabdomyolyse ; au moment de la rédaction de cet article, aucune conclusion officielle n’avait été rendue publique.
Ce que dit la littérature scientifique
La revue systématique de Bäcker et al. (Clinical Journal of Sport Medicine, 2023) a analysé 25 études regroupant 772 patients. Les sujets touchés étaient surtout de jeunes hommes (âge moyen 28,7 ans). La course à pied, marathon compris, représentait 54,3 % des cas, devant la musculation (14,8 %). Le taux moyen de CK à l’admission était de 31 481 UI/L. Les auteurs concluent que la rhabdomyolyse d’effort semble sous-estimée et qu’il faut la rechercher chez tout sportif qui présente des douleurs ou des crampes musculaires et/ou des urines foncées après une épreuve d’endurance.
Côté traitement, il n’existe pas de revue Cochrane sur la rhabdomyolyse d’effort en elle-même. La seule revue Cochrane sur le sujet (Zeng et al., 2014) porte sur l’épuration extrarénale continue en cas de rhabdomyolyse : sur 3 essais et 101 patients, elle améliore certains paramètres biologiques mais aucune différence de mortalité n’a été démontrée, et la qualité des études est jugée faible. Autrement dit, la prise en charge hospitalière repose encore largement sur l’expérience clinique, avec la réhydratation comme pilier.
Les signes qui doivent alerter
- Des douleurs musculaires disproportionnées par rapport à l’effort, qui s’aggravent au lieu de s’améliorer.
- Une faiblesse musculaire marquée, une difficulté à se lever ou à marcher.
- Un gonflement ou une tension importante d’un groupe musculaire (cuisses, mollets).
- Des urines foncées, couleur « thé », « coca » ou « porto ».
- Une fatigue extrême, des nausées, des vomissements, une confusion.
Ces signes ne sont pas toujours tous présents. Devant des douleurs inhabituelles associées à des urines foncées après un effort, il faut orienter sans attendre vers les urgences. Le diagnostic se fait par une prise de sang (dosage des CK) et une analyse d’urine.
Rhabdomyolyse ou simples courbatures ?
C’est la question que pose souvent le patient au cabinet. Les courbatures (DOMS) apparaissent dans les 24 à 72 heures, restent supportables, diminuent progressivement et ne s’accompagnent ni d’urines foncées ni de faiblesse franche. Une douleur qui empire, un muscle très gonflé, une impotence ou des urines sombres sortent du cadre des courbatures.
| Signe | Courbatures (DOMS) | Rhabdomyolyse sévère |
|---|---|---|
| Douleur | Modérée, diminue en quelques jours | Intense, disproportionnée, s’aggrave |
| Force | Conservée | Faiblesse marquée |
| Urines | Normales | Foncées (thé, porto) |
| État général | Bon | Fatigue extrême, nausées, confusion |
| Conduite à tenir | Récupération active | Urgences |
Un cas clinique : l’UTMB 2008
Dans la revue Cardio&Sport (2009), une équipe de Sallanches et du comité médical de l’UTMB rapporte le cas de M. O., 38 ans, ancien cycliste de haut niveau, sans antécédent. Il termine l’Ultra-Trail du Mont-Blanc en 39 heures, très fatigué, confus, avec des crampes intenses et des urines foncées. Ses CPK atteignent 429 240 UI/L (normale 38 à 174). Il est hospitalisé en réanimation et doit être hémofiltré. L’évolution est favorable : retour à domicile au bout d’une semaine, puis un mois de repos complet.
Ce qui frappe, c’est l’accumulation de facteurs de risque :
- une épreuve très longue avec 9 400 m de dénivelé négatif, donc un énorme travail excentrique ;
- des sorties d’entraînement longues réalisées à jeun et une alimentation très restreinte avant la course, pour perdre du poids ;
- une diarrhée dès la première partie de course, donc un risque de déshydratation ;
- la prise d’ibuprofène (AINS) pendant la course, prescrit pour une tendinopathie la semaine précédente.
Les auteurs rappellent les repères biologiques suivants : un taux de CPK supérieur à 1 000 U/L confirme la rhabdomyolyse, et un taux supérieur à 16 000 U/L oriente vers une forme sévère, à risque rénal important.
Les facteurs de risque
- Un effort inhabituel : premier marathon, reprise trop rapide, séance nouvelle (spinning, CrossFit, musculation intense).
- L’excentrique : descentes, squats lourds en freinage.
- La chaleur et la déshydratation.
- Un déficit énergétique : entraînement à jeun, régime restrictif.
- Certains médicaments ou substances : AINS (risque rénal associé), statines, fibrates, alcool, certains stimulants.
- Une infection virale récente ou un terrain génétique (myopathie métabolique méconnue, trait drépanocytaire). Une rhabdomyolyse d’effort qui récidive doit faire rechercher une cause sous-jacente.
- Un exercice imposé ou punitif, sans possibilité de s’arrêter, comme le soulignent Rawson et al. (Sports Medicine, 2017).
Le rôle du kiné
Le traitement de la phase aiguë est médical et hospitalier. Le kiné intervient surtout avant et après :
- Prévenir : une progression de charge raisonnable, une préparation spécifique à l’excentrique (descentes), une alimentation et une hydratation suffisantes, pas d’automédication par AINS avant ou pendant l’épreuve.
- Repérer : poser la question des urines et de l’évolution de la douleur à un coureur qui consulte après une course, et orienter en urgence si besoin.
- Accompagner le retour : après une rhabdomyolyse, la reprise se fait sur avis médical et de façon progressive. Les recommandations militaires américaines mises à jour (Nye et al., Current Sports Medicine Reports, 2021) proposent un plan de reprise par paliers et un repérage des sujets à risque de récidive.
Questions fréquentes
La rhabdomyolyse d’effort est-elle fréquente ?
Les formes sévères sont rares, mais leur fréquence réelle est mal connue. Une élévation des CK sans gravité est en revanche courante après un effort d’endurance.
Peut-on en mourir ?
Oui, dans les formes sévères, surtout par hyperkaliémie (troubles du rythme cardiaque) ou défaillance de plusieurs organes. Pris en charge tôt, la plupart des sportifs récupèrent complètement.
Faut-il boire beaucoup pour l’éviter ?
Il faut s’hydrater selon sa soif et les conditions, sans excès : boire trop expose à un autre danger, l’hyponatrémie. L’hydratation ne protège pas d’une charge d’entraînement mal dosée.
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Sources
- Bäcker HC, Richards JT, Kienzle A, Cunningham J, Braun KF. Exertional Rhabdomyolysis in Athletes: Systematic Review and Current Perspectives. Clin J Sport Med. 2023;33(2):187-194. doi:10.1097/JSM.0000000000001082
- Zeng X, Zhang L, Wu T, Fu P. Continuous renal replacement therapy (CRRT) for rhabdomyolysis. Cochrane Database Syst Rev. 2014;(6):CD008566. doi:10.1002/14651858.CD008566.pub2
- Rawson ES, Clarkson PM, Tarnopolsky MA. Perspectives on Exertional Rhabdomyolysis. Sports Med. 2017;47(Suppl 1):33-49. doi:10.1007/s40279-017-0689-z
- Nye NS, Kasper K, Madsen CM et al. Clinical Practice Guidelines for Exertional Rhabdomyolysis: A Military Medicine Perspective. Curr Sports Med Rep. 2021;20(3):169-178. doi:10.1249/JSR.0000000000000822
- Bosch X, Poch E, Grau JM. Rhabdomyolysis and Acute Kidney Injury. N Engl J Med. 2009;361:62-72. doi:10.1056/NEJMra0801327
- Canu P, Lebrun C, Poletti L, Herry JP et al. La rhabdomyolyse d’effort du sportif, une pathologie rare à connaître (cas clinique). Cardio&Sport. 2009;n°20:30-34.
- Actualité : NBC News, 3 novembre 2026.
